Accidents de la circulation, brûlures et accidents domestiques, malformations congénitales, infections fulgurantes laissent parfois des traces définitives sur un visage, sur un corps. En plus de la douleur physique, l’enfant souffre de voir son image altérée. Ne craignant ni les tabous ni le ridicule, les clowns peuvent agir comme un baume et aider à la cicatrisation morale d’un enfant cruellement atteint dans sa chair.

Denis, 5 ans, vient de Roumanie. Mordu par un rat à l’âge de 2 ans, il n’a plus de nez. Abandonné par sa famille après cet accident et placé en famille d’accueil, il a été transféré en France pour être opéré dans le service de chirurgie maxillo-faciale et chirurgie réparatrice de l’hôpital Trousseau. Très entouré par ses deux familles d’accueil roumaine et française, Denis ne veut pas être opéré, dit qu’il se trouve bien comme il est. Sans doute a-t-il peur. Et il reste concentré sur ses jeux, ne regarde pas les clowns qui tentent vainement d’attirer son attention. Jusqu’au moment où Colette Gomette, alias Hélène Gustin, se met à sauter comme un cabri avec un bruitage sorti de sa poche. Il finit par la regarder, se met à sourire. La semaine suivante, voyant arriver Gomette, Denis surexcité attrape un fou-rire. Le trou au milieu de son visage a laissé place à un petit nez reconstruit. Quelle est la raison de son changement d’humeur ? On ne le saura pas mais nul doute qu’en le considérant comme n’importe quel autre enfant, les clowns ont contribué à apaiser sa douleur, raviver sa joie de vivre.

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Outre leur souffrance, les personnes atteintes d’un handicap physique ou d’une difformité visible doivent affronter la gêne, les regards fuyants, qui nient leur présence, voire leur existence. Comment un enfant peut-il se construire face à ce rejet quasi général ? Comment le préserver sans le faire souffrir autrement ? Les enfants « abîmés » constatent à l’âge adulte qu’ils n’ont pas toujours de photos de leur enfance. Comme si à force de vouloir les protéger, on contribuait à les nier. L’amour de leurs parents occulte leur différence mais ne les protège pas du non-regard des autres. A leur façon, les clowns peuvent aider à réparer ces blessures, qui touchent à l’image de soi. Avec leur nez rouge et leur maquillage, ils sont différents, se démarquent de la normalité.

Parce qu’ils n’ont pas peur, ils n’hésitent pas à magnifier le défaut, à le souligner, au risque de choquer un observateur extérieur. Ils sont là pour transgresser les tabous. D’ailleurs certains parents le craignent, sont sur la défensive, pour protéger leur enfant. Avec ces familles une grande émotion s’installe quand les défenses commencent à tomber et que la confiance s’instaure. Le regard de clowns n’est pas celui du soignant ou de leur famille. Ils ont une autre forme de bienveillance, un regard qui ramène chaque enfant à sa condition d’enfant, quel que soit son état. Selon Anne Vissuzaine, alias Claudia Chou-Fleur, clown référent dans le service de neurochirurgie de l’hôpital Necker-Enfants Malades, « on valorise toujours l’enfant.

C’est plus facile pour le clown : il met en avant ses propres défauts. » Et grâce au regard du clown, l’enfant peut transformer son regard sur lui-même.
Dans les services des brûlés, en chirurgie maxillo-faciale, en traumatologie, en neurochirurgie, les clowns rencontrent nombre d’enfants souffrant d’une difformité ou d’une malformation dont la vue peut être éprouvante : crâne en forme de trèfle, visages défigurés, membres amputés… Il ne faut pas nier qu’intervenir dans ces unités de soins est parfois difficile. Certains clowns n’y arrivent pas, d’autres avouent leur peur avant d’y aller la première fois et, comme le dit Anne Vissuzaine, « on ne s’habitue pas ».

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D’ailleurs, dans ces services, les transmissions* comportent presque toujours un volet sur l’apparence physique des enfants, en complément des informations sur leur état de santé et leur moral afin de prévenir les comédiens : ils ne peuvent se permettre de montrer leur surprise ou leur effroi. Ils sont là pour aider l’enfant à se réparer de l’intérieur et cicatriser sa conscience de soi, pour lui montrer qu’on peut vivre en étant différent. Pour ce faire, les clowns adoptent parfois une attitude rentre-dedans, qui ne nie pas le handicap : en neurochirurgie, cette fashion-victim de Claudia Chou-Fleur s’enquiert de ces énormes bonnets ou pansements qui mangent une partie du visage et qu’elle fait mine de croire être à la dernière mode…

Non seulement les transmissions* sont capitales pour éviter toute fausse note mais les clowns insistent aussi sur l’importance des formations relatives aux handicaps, difformités ou malformations qu’ils rencontrent. Le fait de savoir comment on soigne de tels traumatismes ou pathologies et comment on peut intervenir, leur permet de relativiser autant que possible le choc que représente la vue de certains enfants. Et donc d’en faire abstraction.
Par ses maladresses, ses bêtises, le clown contribue à réhabiliter l’enfant. Il aide à retourner la situation : c’est lui qui est décalé, et non plus le handicap du petit patient... Pour Hélène Gustin, alias Colette Gomette, clown référent dans le service de chirurgie maxillo-faciale de l’hôpital Trousseau, « il y a moins de refus chez ces enfants, même chez les adolescents. Ils sont très ouverts, curieux, réceptifs aux clowns, en particulier lorsqu’ils souffrent de cette situation depuis la naissance ». Ils font preuve d’une générosité et d’une force de caractère inouïes, comme cette petite fille de 5 ans dont les yeux ne se sont pas formés, impressionnante par sa joie de vivre et sa capacité à jouer, chanter, rigoler avec les clowns.

Certaines situations nécessitent de lourdes opérations, des hospitalisations fréquentes et les douleurs proviennent alors plus des séquelles opératoires que du traumatisme initial. Ségolène, 16 ans, opérée 15 fois en 4 ans, se souvient : « les clowns sont venus me voir après ma première intervention, je n’avais pas le moral, je ne voulais pas qu’on me voie. Ils ont détendu l’atmosphère. J’avais du mal à m’accepter et à accepter le regard des autres. En sortant de ma chambre, j’avais remarqué qu’on me dévisageait, que mon aspect pouvait choquer. Un clown est venu me voir, il était tellement mal maquillé qu’il ne ressemblait à rien. Ça m’a fait rire. Je me suis rendue compte qu’il me regardait sans me juger. » Et sa sœur de renchérir : « ensuite elle a accepté qu’on vienne la voir ».

Les clowns s’adaptent à toutes les situations
En neurochirurgie il faut éviter les stimulations à cause des risques d’hémorragie. Certains enfants supportent des appareillages semblables à des instruments de torture qui les immobilisent complètement. En cas de blessures à la bouche, le rire est contre-indiqué. Les clowns font alors dans la douceur, avec des chansons ou des tours de magie. Auprès de bébés très atteints, qui n’ont pas encore conscience de leur différence, ce sont les parents qu’il faut réconforter en insistant sur les qualités d’écoute de l’enfant ou son sourire. Dans le cas d’enfants spastiques ; déformés à l’extrême par des raideurs musculaires, qui ne peuvent quasiment pas s’exprimer – ils ne peuvent pas parler ou seulement d’une voix déformée - les parents décryptent les réactions, toujours positives.

* Les transmissions désignent les échanges entre clowns et soignants avant chaque journée d’intervention des clowns.

Rédigé par Marianne Debiesse pour Le Rire Médecin. Tous droits de reproduction interdits.

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